320-360. La construction de l’enceinte romaine du Mans 

L’enceinte urbaine du Mans est un témoin de l’art militaire et de la politique de l’Empire romain entre le IIIe et le Ve siècles ap. J.-C.

Une datation renouvelée

Jusqu’en 2018-2019, la construction de l’enceinte romaine du Mans était estimée par les historiens et archéologues aux alentours de 280 de notre ère, donc très peu de temps après la construction de l’enceinte d’Aurélien à Rome (271-282). Or les analyses récentes analyses récentes menées dans le cadre du Programme Collectif de Recherches « L’enceinte romaine du Mans. Bilan des connaissances » (M. Monteil, H. Meunier, A. Durand dir. ; Nantes Université-Le Mans Université), ont permis d’établir la construction de l’enceinte entre 320 et 360, sous Constantin ou ses successeurs, donc dans un contexte de renforcement de l’Empire, qui passe par une consolidation militaire et défensive des provinces.

Figure 1 – Le chantier de construction de l’enceinte du Mans. Détail. Marc-Olivier Nadel, 2022. Musées du Mans

Un ouvrage de défense

L’assassinat d’Alexandre Sévère en 235 de notre ère souligne la fin du Haut-Empire et le début d’une ère marquée par de nombreuses crises : extérieures avec les assauts des populations ennemies aux frontières de l’empire (Germains, Perses, Alamans, Goths) ; intérieures avec de nombreux troubles fragilisant la société romaine (inflation monétaire, révolte paysanne, brigandages, affaiblissement du pouvoir central). Néanmoins, ces troubles commencent à s’achever vers 270 lorsque l’empereur Aurélien rétablit l’unité et l’autorité de l’empire en combattant ses concurrents politiques et les envahisseurs, mais surtout en dotant Rome, capitale de l’Empire d’une enceinte de 19 kilomètres (271-282). Ainsi, cet évènement annonce le Bas-Empire ou Antiquité tardive marquée, à partir de l’empereur Dioclétien (284-305), par le rétablissement de l’ordre et de l’unité de l’Empire grâce à des réformes politiques, administratives et économiques ainsi qu’une subdivision des provinces et un renforcement militaire de leur contrôle. Ainsi entre 250-270 et le milieu du IVe siècle, la plupart des villes capitales de l’empire sont dotées d’une enceinte, une innovation radicale, car la plupart d’entre-elles en étaient dépourvues. Ces enceintes partageaient des traits communs à l’échelle de l’Empire puisqu’elles étaient toutes soumises à l’autorisation impériale et relevaient toutes de l’architecture militaire romaine avec des dispositifs de défense passive et active, des modes de construction spécifiques (réutilisant des blocs d’anciens monuments publics ou funéraires du Haut Empire). Néanmoins, les matériaux, les épaisseurs des courtines, les formes de tours, la superficie et la monumentalisation pouvaient varier en fonction des cités.

Figure 2 – Maquette du chantier de construction, Musées du Mans.

Figure 3 – Chantier de construction de l’enceinte du Mans. Dessin en noir et blanc. Marc-Olivier Nadel, 2022. Musées du Mans

Un ouvrage de défense

Ainsi, l’édification de l’enceinte du Mans répond à une volonté de protéger la cité. En effet, Le Mans ou Vindinum a longtemps été le chef-lieu (ou ville capitale) des Aulerques Cénomans en Gaule Lyonnaise. Ce site est occupé depuis longtemps (VIII-Ve avant JC), et dispose d’un fleuve offrant un axe de circulation commode. Après la conquête de la Gaule par César (58-50 av. J.-C.), la ville destinée à accueillir les institutions locales s’épanouit au tournant de notre ère sur la rive gauche de la Sarthe, sur les pentes du promontoire et probablement en son sommet, et en fond de vallée du ruisseau Isaac. Des équipements urbains y sont avérés : des thermes, un édifice de spectacles, un (plusieurs ?) sanctuaires, un forum (supposé à l’emplacement de l’actuelle mairie) composent la parure monumentale de la capitale, tandis que se développe un artisanat profitant du cours d’eau et un habitat bénéficiant de l’aménagement en terrasses des pentes orientales du ruisseau. À partir de 250 de notre ère, l’agglomération semble se rétracter et se concentre en grande partie sur le promontoire de l’actuelle cité Plantagenêt. Cette butte facilite l’édification de l’enceinte qui va en faire le tour et ainsi réduire la ville à 8,5 hectares (alors qu’elle en faisait entre 50 et 80 au milieu du IIe siècle, et encore une trentaine au IIIe siècle). La décision d’édifier cette enceinte aurait été prise par les élites locales en accord avec l’autorité impériale, au moment de la réforme provinciale – Vindinum étant désormais incluse dans l’une des nouvelles divisions de la Gaule Lyonnaise, la Lyonnaise IIe puis IIIe à la fin du IVe siècle.

Figure 4 – Bloc de corniche en réemploi dans le soubassement de l’enceinte, trouvé en 1836 lors de la démolition du mur de la collégiale Saint-Pierre de-la-Cour ; H. 0,50 m, L. 1,06 m, E. 0, 65 m ; Musées du Mans

Figure 5 – Vindinum/Le Mans, IVe siècle ; Aquarelle, Jean-Claude Golvin ; Musées du Mans

Ainsi, l’édification de l’enceinte relève de l’art militaire. Le plan aurait été établi par un architecte ou un ingénieur militaire ou fonctionnaire impérial. L’enceinte est construite sur une butte à pentes prononcées cernée par la Sarthe et le ruisseau d’Isaac, favorisant sa défense ainsi que la mise en place d’autres dispositifs défensifs (fossé, pièges…). Le chantier de construction aurait été conséquent, long (dix ans selon Joseph Guilleux) et aurait mobilisé une main-d’œuvre plus ou moins importante sans doute constituée de divers corps de métiers, locaux ou non. L’enceinte romaine comportait une quarantaine de tours dont dix-neuf sont encore visibles aujourd’hui. Le mur fait environ 4 à 5 mètres d’épaisseur à sa base et s’élève à près de 10 mètres, non compris le couronnement qui a disparu. Il a été construit selon une technique romaine à base de mortier liant un appareil pierreux entre deux parements. Faiblement fondée et appuyée sur un soubassement de gros blocs taillés spécialement ou réutilisés, l’élévation soignée est constituée de rang de moellons superposés alternant avec des rangées de trois ou quatre briques. De plus, l’enceinte relève également de l’art militaire romain puisque les murs et les tours cumulent des dispositifs de défense passive notamment avec la monumentalisation des courtines, ainsi que de défense active avec la mise en place d’un chemin de ronde et de tours de flanquement. On ignore si elle a véritablement servi à défendre la ville dans l’Antiquité tardive, mais on sait en revanche, d’après une liste des fonctionnaires et officiers de l’Empire, la Notitia Dignitatum (fin IVe siècle ap. J.-C.-début Ve), qu’un bataillon de soldats d’origine suève, dans l’actuelle Allemagne du sud, établis dans l’Empire pour y cultiver des terres en échange de service militaire pour les jeunes gens, les lètes gentiles, fut stationné sous l’autorité d’un préfet à la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle chez les Cénomans. La ville fortifiée servit donc probablement de quartier général d’un haut représentant du pouvoir impérial.

Un ouvrage de prestige singulier

Néanmoins, l’une des grandes particularités de cette enceinte est sa couleur et ses décors. En effet, elle a été construite à partir de ressources locales dont notamment le grès roussard, un grès ferrugineux de couleur rouille-rouge. La teinte rosée des murs extérieurs est également renforcée par l’emploi d’un mortier auquel furent ajoutés des éclats de terre cuite pour en assurer l’étanchéité. De plus, les calcaires et grès locaux ont été associés au roussard pour la création de motifs variés de diverses couleurs. En tout, quatorze motifs distincts ont été disposés sur huit mètres de frise (chevrons, fleurs, colonnes, x…), dont certains se retrouvent sur d’autres édifices sarthois (villas, temples) antérieurs.

L’enceinte romaine du Mans a donc une fonction défensive, mais aussi symbolique. En effet, si la construction d’enceintes de ce type est pensée pour répondre aux menaces extérieures et intérieures (piraterie, brigandage), le caractère monumental et ostentatoire de l’enceinte favorise également la valorisation du prestige et du pouvoir de la ville, mais également de l’Empire. En effet, les frises apparaissent uniquement sur la face externe des remparts, elles servent donc à promouvoir l’image de la ville.

Figure 6 – Décors (restaurés selon originaux) de la tour des Pans de Gorron ; on discerne les « trous de boulin », cavités formées par les pieux de bois ayant servi à l’échafaudage et disparus ; cliché Caryl Maugin, 5 nov. 2021.

L’enceinte a subi de nombreuses modifications tout au long des périodes. Ses fonctions ont également évolué en fonction des problématiques variées durant les époques. Néanmoins, en dépit des aléas du temps, le tracé et la structure de l’enceinte sont encore préservés aujourd’hui à plus de 50% et ont contribué à modeler la ville jusqu’à nos jours.


Bibliographie

  • Bouillet Julie, Augry Stéphane, Bertrand Estelle, Meunier Hugo, Monteil Martial, Au pied du mur : l’enceinte romaine du Mans, Le Mans, Musées du Mans ; Gand, Edition Snoeck, 2022.
  • Guilleux Joseph, L’Enceinte romaine du Mans, Saint-Jean-d’Angély, Editions Jean-Michel Bordessoules, 2000.
  • Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP), Au pied du Mur, l’enceinte romaine du Mans, 2022, lien vers la source.

Pour citer cette notice : « 320-360. La construction de l’enceinte romaine du Mans », Camille Pageot (M1 Histoire, Civilisations, Patrimoine, Le Mans Université), www.murus.univ-lemans.fr, mis en ligne le ; consulté le 30 juin 2024

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