1872-1877. L’aménagement du tunnel et le percement de l’enceinte romaine du Mans
Le projet
Dès le début du XIXe siècle, la ville du Mans connaît un fort développement démographique et industriel et révise son plan d’urbanisme. En 1849, pour faciliter la circulation des habitants entre les faubourgs de la rive droite et la ville moderne, le conseil municipal, sous la présidence du maire Paul Surmont, propose de construire une voie directe afin de relier la place des Jacobins au pont Yssoir et vote le principe d’un tunnel. En 1851, une galerie de 197 m de long fut donc construite sous la vieille ville et empruntée quotidiennement par près de deux milliers d’ouvriers. Néanmoins, elle fut fermée au public dès 1855 en raison de risques d’effondrement et de problèmes de sécurité, si bien que le projet de tunnel fut abandonné le 2 février 1857. Cependant, un projet similaire d’une plus grande ampleur fut relancé par la municipalité en 1865. Sa conception fut confiée à Eugène Caillaux , qui, après avoir exercé au Mans comme ingénieur des Ponts et Chaussées, avait été nommé à Paris ingénieur en chef attaché à la compagnie des Chemins de fer de l’Ouest. Celui-ci proposa cinq projets : le premier en tout tunnel, le second en tout tranchée, le troisième en moitié-tranchée / moitié-tunnel, le quatrième par liaison Jacobins / rue des Chapelains puis double rampe vers la rivière et le cinquième par contournement. En 1867, la municipalité opta pour l’aménagement d’une galerie moitié en tunnel et moitié en tranchée, pourvue de squares d’entrée, le tout pour un coût estimé à 850 000 francs. Ce tunnel devait se substituer à l’ancienne galerie exploratoire, mais nécessitait d’effectuer une brèche à la fois dans et sous l’enceinte romaine.

Figure 1 – Georges CRINIER – Le Mans, 1803 – Id., 1882 – L’enceinte romaine avant la construction du Tunnel – 1869 – Huile sur toile et papier marouflé – 46,4 x 57,3 cm – Musées du Mans, inv.10.845 – © Musées du Mans

Figure 2 – Louis MOULLIN – Nogent-le-Rotrou, 1817 – Id., 1876 – L’enceinte gallo-romaine et la tour de l’Estang – Dessin – 57,3 x 37,4 cm – Musées du Mans, inv. 2005.3.35 – © Musées du Mans

Figure 3 – L’emplacement du tunnel, Les escaliers vus du pont Yssoir v. 1860, AD 72 (5FI0812)
La construction
En raison de la guerre contre la Prusse, les travaux furent reportés et ne débutèrent qu’en 1872, encadrés par les ingénieurs Pierre Thoré et Théophile Ricour auxquels la municipalité avait entretemps confié le projet. C’était, depuis les élections de 1871, la municipalité d’Anselme Rubillard, républicain farouchement hostile au monarchiste Eugène Caillaux , en ces débuts houleux de la IIIe République, qui gérait le projet. On peut donc supposer que des raisons politiques n’ont pas été étrangères au dessaisissement de Caillaux. L’inauguration eut néanmoins lieu les 29, 30 septembre et 1er octobre 1877 en présence de son concepteur, Eugène Caillaux alors devenu ministre des Finances, de Monseigneur d’Outremont, évêque du Mans, des autorités militaires et politiques et d’une foule considérable. Cet ouvrage de deux cents mètres de long, vingt mètres de large (en comptant les escaliers) et vingt-huit mètres de hauteur en son centre, fut ouvert à la circulation des véhicules, des piétons, puis du tramway (1897). Vingt arches voûtées de part et d’autre du tunnel permettaient de soutenir l’édifice et ont longtemps abrité des petits commerces avec parfois des logements à l’étage. Le nom de Wilbur Wright fut donné en 1920 à la voie associée à ce tunnel, afin de rappeler les premiers vols maîtrisés d’un engin plus lourd que l’air réalisés par l’Américain au Mans en 1908. Une statue honorant l’aviateur, réalisée par le sculpteur du Christ de Rio de Janeiro, Paul Landowski, fut inaugurée et installée à l’entrée du tunnel côté Jacobins en 1920, avant d’être déplacée sur le pont de fer en 2012 à la suite de travaux de rénovation des abords. Aujourd’hui, le tunnel Wilbur Wright, controversé chef d’œuvre de l’architecture du XIXe siècle dénoncé par Robert Triger en 1891 comme une cloaca maxima (« un gigantesque égout »), est un axe routier très fréquenté et malaimé des Manceaux, en dépit des expositions photographiques temporaires ou des aménagements d’espaces verts qui tentent d’améliorer son aspect.

Figure 4 – Construction de la rue du tunnel, profil en long, Eugène Caillaux, 21/02/1870, AM Le Mans (1Fi0397)

Figure 5 – Construction de la rue du tunnel. Nouveau projet avec boutiques, Eugène Caillaux, 30/05/1870. AM Le Mans (14Fi0092)

Figure 6 – Travaux de percement du tunnel – Vers 1870 – Photographie – Epreuve sur papier albuminé – 22,5 x 28,1 cm – Musées du Mans, inv.13.47 – © Musées du Mans

Figure 7 – Les grands travaux de la ville du Mans, Le Journal illustré
Le tunnel et la destruction de l’enceinte
Si l’aménagement de ce tunnel a grandement facilité l’accessibilité à la ville dans un contexte d’essor industriel, les dommages sur l’édifice romain ont été considérables, malgré son inscription sur la liste des Monuments Historiques dès 1862. En effet, la réalisation de ce tunnel a nécessité l’usage de la dynamite pour percer le mur dès 1874, au grand dam des érudits qui dénoncèrent dans la presse locale un acte de « vandalisme » : le 2 juillet 1876, paraît dans l’Union de la Sarthe, la traduction du texte d’un érudit anglais spécialiste de Guillaume le Conquérant, Edward Freeman, qui dénonce « les anciens murs ont été percés et la vieille cité elle-même fendue en deux. Par un immense travail qui rappelle celui de Trajan perçant le Quirinal, la cité a été coupée en deux parties avec un gouffre béant au milieu. Le vieux mur romain est donc effondré et la meilleure partie des maisons du XIIe siècle impitoyablement balayée », tandis que La Sarthe publie le même texte in extenso dans sa livraison du 4 juillet. Les érudits locaux relaient également les critiques du savant anglais : l’abbé Robert Charles y souscrit dans la Revue historique et archéologique du Maine (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4153201/f449.item#), et le Bulletin Monumental, l’organe de publication de la Société Française d’Archéologie fondée par Arcisse de Caumont, reproduit le texte en reconnaissant son bien-fondé (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30869r/f678.item).
De fait, les travaux réalisés sans mesure de consolidation des parties éventrées de l’enceinte entraînèrent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle l’effondrement de certaines parties de l’édifice. Cet événement eut pour effet de déclencher des demandes visant la « mise en sécurité » de l’enceinte émanant des habitants auprès de la municipalité. Deux opérations de consolidation de l’édifice furent entreprises afin de prévenir et d’éviter tout nouveau risque de dégradation. Il faut néanmoins souligner que le tunnel avait été percé dans une section de l’enceinte déjà passablement ruinée, si l’on en juge les gravures antérieures à 1870, et que la tour dite du tunnel fut épargnée par les travaux.
Quoi qu’il en soit, la construction du tunnel a permis l’émergence d’une prise de conscience visant sa conservation et sa mise en valeur. À ce titre, les actions entreprises par la suite (étude et analyse de l’enceinte, interpellation de la presse et de spécialistes, plan de dégagement présenté à la municipalité) par Robert Triger (1856-1927) historien du Maine, Président de la Société historique et archéologique du Maine et membre de la Société française d’archéologie, à partir des années 1890, ont révélé l’importance patrimoniale de l’enceinte romaine du Mans.

Figure 8 – La consigne à la fin des travaux

Figure 9 – Les travaux avancent au fil des mois

Figure 10 – Les derniers travaux du tunnel
Bibliographie
- BERNOLLIN Vincent, MEUNIER Hugo, La muraille du Mans dans son environnement. Étude diachronique, rue Wilbur Wright (Sarthe), [Rapport de recherche] CAPRA, 2014. HAL Id: halshs-01717800. https://shs.hal.science/halshs-01717800
- PORCHERON G., « Dans le vallon du Merdereau : la place des Jacobins : l’inauguration du tunnel, 29 30 septembre et 1er octobre 1877 », La Vie Mancelle et Sarthoise, 211, mai-juin 1982, p. 27-29.
- TRIGER R., Les grandes transformations anciennes et modernes de la ville du Mans, Le Mans, 1907.
Pour citer cette notice : « 1872-1877. L’aménagement du tunnel et le percement de l’enceinte romaine du Mans», Camille Pageot (M1 Histoire, Civilisations, Patrimoine, Le Mans Université) et Estelle Bertrand (Le Mans Université-CReAAH UMR 6566), avec la collaboration de Stéphane Tison (Le Mans Université-TEMOS UMR 9016), www.murus.univ-lemans.fr, mis en ligne le ; consulté le 30 juin 2024

