1862 : Le classement de l’enceinte romaine du Mans sur la liste des Monuments Historiques.

Fig. 1 d’illustration : Logotype identifiant un monument classé au titre des Monuments Historiques, 12/05/2009.
L’enceinte romaine du Mans constitue un témoin précieux de l’Antiquité tardive en France. Construite au début du IVᵉ siècle pour protéger les habitants de Vindinum, elle délimitait un espace de 8,5 hectares et se distingue par un décor polychrome de briques et de pierres sans équivalent dans le monde romain. Conservée sur plus de 50 % de son tracé, elle symbolise la puissance de la cité et la continuité de son occupation urbaine. Longtemps dissimulée par un habitat dense et insalubre, l’enceinte connaît un regain d’intérêt au XIXᵉ siècle, dans le contexte de la monarchie de Juillet (1830-1848) puis du Second Empire (1852-1870), marqué par la naissance de l’archéologie nationale et les vastes transformations urbaines du Mans . Sous l’impulsion d’érudits comme Arcisse de Caumont, fondateur de la Société française d’Archéologie, les premières études historiques commencent dès les années 1830 et contribuent à établir la valeur historique et archéologique de l’enceinte. C’est cette valeur remarquable qui conduit, en 1862, à son classement parmi les tout premiers Monuments Historiques français, marquant une étape décisive dans sa reconnaissance et sa préservation.
La protection des Monuments Historiques au XIXe siècle
En France, une Commission officielle des Monuments Historiques est instituée en 1837 auprès du ministère de l’Intérieur. Sa mission : examiner les dossiers de restauration et orienter les fonds publics à cette tâche. En 1840, elle est réorganisée et dotée d’un cadre plus solide, avec la volonté de concentrer les moyens sur les monuments les plus représentatifs de chaque époque artistique. Cette Commission cherche à préserver une histoire complète des édifices historiques de France, en choisissant des modèles « types » pour chaque style ou région. Ainsi, les monuments romains du centre, les églises romanes du sud, les œuvres gothiques du nord et les châteaux de la Loire sont considérés comme des jalons essentiels de cette fresque nationale. Elle collabore aussi avec les collectivités locales, qui doivent participer financièrement et obtenir l’aide de l’État. C’est grâce à ce système de cofinancement que de grandes restaurations sont menées, comme celles de la cité de Carcassonne en 1853, ou la cathédrale Notre-Dame de Paris entre 1845-1864.
Les projets d’urbanisme au Mans au milieu du XIXe siècle

Fig. 2 : Plan de la ville du Mans datant de 1862, 1Fi87, Archives Municipales du Mans.
Ce mouvement coïncide avec une politique municipale ambitieuse d’assainissement, d’embellissement et de modernisation, voulue par les maires du Mans successifs, notamment Jules Chalot-Pasquer (1854-1870) . Cette politique, soutenue par l’arrivée du chemin de fer au Mans en 1854, comprend entre autres :
- Le pavage et l’élargissement des rues (Saint-Martin, de Paris, de la Barillerie dès 1854-1856) ;
- Le percement de nouvelles voies, dont le projet de voie sous la colline du Vieux Mans (achevé en 1877) ;
- La création de trottoirs et de réseaux d’égouts couverts (années 1860-1870) ;
- L’aménagement des quais de la Sarthe (1861-1869), impliquant la démolition progressive des constructions adossées à l’enceinte romaine ;
- Le développement d’un réseau de bornes-fontaines et la mise en place d’un service d’eau potable (machines hydrauliques du Gué-de-Maulny en 1862).


Fig. 3 et 4 : 2 adjudications concernant des travaux de la ville du Mans sous le mandat de Jules Chalot-Pasquer, en l’occurrence le nouveau système d’éclairage du 15/07/1858 et le pavage des trottoirs du 04/04/1860, Archives Municipales du Mans, 7Fi14 et 7Fi20.
Ces chantiers, nécessaires à la circulation et à la salubrité publique, ont eu pour effet de mettre au jour et de dégager plusieurs segments de l’enceinte le long des nouveaux quais. Les dessins du peintre Louis Moullin (1817-1876) offrent un aperçu précieux de ces segments et des pittoresques quartiers du Mans dans cette période d’intense bouleversement.

Fig.5 : Louis Moullin, L’enceinte gallo-romaine et la tour de l’Estang Dessin ; Musées du Mans, inv. 2005.3.35 © Musées du Mans
Le classement de l’enceinte du Mans au titre des Monuments Historiques
Le classement de l’enceinte en 1862 ainsi redécouverte intervient dans un contexte de réorganisation nationale du patrimoine. La Note sur le service de la Conservation des Monuments Historiques (1862) définit les critères de classement : représenter un type d’architecture, documenté et reconnu par la communauté savante. L’enceinte du Mans, fortification de l’Antiquité Tardive unique en France par son état de conservation, semblait répondre à ces exigences. Mais la nature exacte des vestiges classés demeure floue : le classement semble indiquer simplement une poterne et une tour, probablement la tour du Vivier .
Fig.5 Commission des Monuments Historiques, extrait de la liste de 1862. https://mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/sites/mediatheque/files/documents/liste_mh_1862_0.pdf
Ce premier classement, bien qu’emblématique, ne garantissait d’ailleurs pas une protection intégrale du monument, comme en témoigne le percement ultérieur du tunnel sous la colline du Vieux Mans en 1877 . Il marque néanmoins l’intégration de l’enceinte mancelle dans le mouvement national de préservation archéologique et accompagne la naissance d’une conscience patrimoniale locale. À la suite de son classement, les sociétés savantes locales telles que la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe (1839) et la récente Société Historique et Archéologique du Maine (1875), très dynamiques, s’attachèrent à documenter l’enceinte et à protéger les portions les plus menacées, tandis que la municipalité, profitant de la nouvelle visibilité offerte par les quais, entreprit de dégager la face occidentale suivant les suggestions formulées par R. Triger.

Fig. 6 Projet de dégagement de l’enceinte romaine, R. Triger, Note sur le dégagement de l’enceinte gallo-romaine du Mans, Le Mans : A. de Saint-Denis , 1910.
Depuis la réforme de l’administration du patrimoine (notamment la loi du 31 décembre 1913 sur les Monuments Historiques, maintes fois modifiée jusqu’en 2004), la protection au titre des Monuments historiques implique un contrôle strict : tout projet d’intervention, même mineur, de restauration ou d’aménagement sur l’enceinte est soumis à autorisation du ministère de la Culture et supervisé par un Architecte des Bâtiments de France (ou ABF, créé en 1993), garant du respect de l’intégrité de l’édifice et de son environnement architectural. Cette redécouverte et cette vigilance institutionnelle s’inscrivent dans un mouvement plus large de restauration du patrimoine au Mans (église du Pré, place des Jacobins, square du Pré, etc.), témoignant d’une volonté municipale de revaloriser un centre ancien alors en pleine transformation. Classée depuis plus de 160 ans, l’enceinte romaine demeure aujourd’hui le principal emblème archéologique de la ville. Sous l’impulsion du maire Jean-Claude Boulard, la municipalité a lancé en 2015 un projet de candidature au Patrimoine mondial de l’UNESCO, appuyé par les programmes de recherches Mumatourismeet MURUS , afin de franchir une nouvelle étape dans la renommée du monument et de renforcer le lien avec les visiteurs et les habitants, désormais largement favorables à sa reconnaissance internationale.
Bibliographie
- Bertrand E. et Hirardot C., « L’enceinte dans la ville du XIXe siècle », dans J. Bouillet (dir.), Au pied du mur. L’enceinte romaine du Mans, Gand, Snoeck, 2022, p. 166-173.
- Bertrand E., « Érudits et archéologues, entre recherches et sauvegarde », dans J. Bouillet (dir.), Au pied du mur. L’enceinte romaine du Mans, Gand, Snoeck, 2022, p. 180-197.
- Bertrand E. et Salin É. , 2023 : « L’enceinte romaine du Mans, recherches archéologiques et valorisation touristique », in G. Bailly, A. Gasnier, S. Angonnet, Atlas Social du Mans [En ligne] https://atlas-social-du-mans.fr/index.php?id=749
- Triger R., Les grandes transformations anciennes et modernes de la Ville du Mans, Le Mans, 1907.
Pour citer cette notice : « 1862. L’inscription de l’enceinte romaine du Mans sur la liste des Monuments Historiques », Paul Broussaud, Master 1 MdH Le Mans Université, 2025.

